« La beauté et l’authenticité de la lutte sénégalaise résultent de la tradition »

Mamadou Ndiaye à l’état civil, l’artiste peintre- sculpteur ‘’Thia’’ est un panafricain convaincu. Ce citadin villageois, né à la rue Jules Ferry à Dakar, puise ses inspirations aux îles du Saloum, précisément à Bassoum. Authentique, il réclame son africanité et récuse toute  modernité pouvant dénaturer sa tradition, en particulier dans l’arène sénégalaise.

Historique de ‘’Thia’’, le nom d’artiste

« ‘’O Dia Thiogué’’ veut dire le nouveau-né en  langue Sérère, à ma naissance, il y avait  à la maison une grande sœur qui ne comprenait pas la langue. Elle disait ‘’Thia Thie’’ au lieu de ’O Dia Thiogué’’ et c’est de là que je tiens ce pseudonyme. D’ailleurs, on m’a raconté, qu’avant même mon baptême, le nom de ‘’Thia Thie’’ avait fait le tour de la famille. Ce surnom ma collé à la peau toute ma vie et je l’ai maintenu comme non d’artiste. C’est avec l’art que le nom est parti plus loin que la personne. »

Pouvez-  vous revenir sur les temps forts de votre séjour aux îles du Saloum?

C’est à Bassoum que j’ai appris la lutte. Cette lutte m’a valu le titre de vice-champion chez les jeunes des quinze ans. J’y ai commencé à modeler l’argile pour en faire de la sculpture. Il n’y avait point de sculpteurs où de potiers à l’époque et nous nous amusions à construire, non pas des châteaux de sable, mais des figures d’homme. Tantôt des militaires, des lutteurs, des mosquées, des bâtiments. Bref, une reproduction de mon environnement immédiat et de mes passions.

Avez vous des limites par rapport à la démarche picturale ?

Oh non ! Mon expérience autodidacte m’a apprise à ne pas avoir de limite. L’expression artistique est intarissable sauf que j’ai mes matières de prédilections. Je suis toujours en perpétuelle recherche. De ma curiosité découle  ma matière de base,  conçue  de cinq éléments, dénommée la pate ‘’Thiathisme’’ qui devient une pierre au sec. Fierté dans le regard, sourire de satisfaction, c’est ma touche personnelle. ‘’Tchiatcher’’ veut dire chercher mais également une association de mon nom ‘’Thia’’. La particularité du ‘’Thiathisme’’ est la rapidité de séchage, en une demi-journée. Il répond au besoin d’une matière pour accompagner les cornes de moutons  (matière de base) afin qu’elles tiennent mieux.

Quelles sont vos matières de prédilection pour la réalisation de cette collection ?  Et en combien de temps ? 

Le ‘’Thiathisme’’ est le nom  de mes matériaux de sculpture mais également le goudron latrine, les cornes de moutons, les coquilles et, parfois, tout ce que je trouve à portée de main. Cependant, je  voulais retrouver les mêmes matériaux de la sculpture sur les tableaux (cauris, cornes de moutons, coquillages…). Tout ce que je retrouve dans mon environnement a une signification donc, une valeur symbolique. Au plan mystique, la corne représente beaucoup de chose en Afrique, ensuite une histoire de cousinage à plaisanterie  s’y rattache.

Parlez-nous de l’usage des contrastes clairs obscurs ? Des accessoires telle que la cauris, la corne etc.

Les contrastes sont le secret de la peinture. C’est pourquoi j’ai réalisé beaucoup d’œuvres avec les monochromes : le noir et le blanc. Une clarté que j’apporte à la grisaille de la vie. De manière générale, je suis une personne transparente

Pourquoi le choix des cornes de moutons qui reviennent en sculpture comme en peinture?

Ce qui me lie aux cornes d’abord est le cousinage à plaisanterie, des valeurs à préserver pour une cohabitation harmonieuse. Pour la petite histoire – sourire large, le regard lointain, du coin de l’œil, l’artiste s’essuie le visage -, c’était encore à Bassoum. Ce garçon fatiguait son père pour l’achat d’un bélier aux longues cornes. Ce qui faisait la fierté de tout le monde, en particulier les plus jeunes. Les cornes avaient une importance capitale aux yeux du garçon. Il croyait que c’était consommable. Le jeune Diop a mis ces fameuses cornes de moutons au grillage jusqu’à calcination. Après de longues heures d’attente, il pleurait à chaudes larmes. Tout le monde s’est servi alors que ses cornes à lui n’étaient toujours pas à point. Après rigolade de la famille, ils sont venus me chercher car, étant son cousin à plaisantin dans le voisinage immédiat. De cette bourde, j’ai récupéré les cornes cramées. Elles ont durée plus d’un an  sur la table de mon atelier, sans que je sache comment en faire usage.

Que sont devenues ces cornes calcinées ?

A la fin, j’ai réalisé ma première sculpture avec ces cornes.  L’intitulée ‘’Le Pacte Obscur’’ est l’œuvre réalisé à partir d’un baobab avec les deux cornes cramées, représentant les branches, de la peinture rouge en rappel au sang du sacrifice. Il y avait également de la peinture blanche pour matérialiser le lait de l’offrande. Une représentation du pacte entre l’Homme noir et les êtres invisibles. C’est à partir de ce moment que j’ai réalisé d’autres sculptures intitulées « Aux rythmes de la vie » faites de musiciens, danseurs etc. C’est par la suite que j’ai pensé à la lutte. La réalisation des lutteurs primée ‘’1èr des arts Plastiques du Sénégal’’. J’ai voulu aller au-delà de cette représentation qui gravit autour de la lutte : arbitre, lutteurs, marabouts, la presse, les griots et divers. J’en ai fait une grande collection « Le Signe Africain » composée de la médecine traditionnelle africaine, de la cosmogonie africaine, de l’histoire de l’Afrique, de l’ Egypte jusqu’à nos jours. C’est par la suite que la lutte s’est ajoutée à cette collection.

La collection ‘’La Clameur des Arènes Sénégalaise’’  fait objet d’exposition, suivie du Panel, pouvez-vous revenir sur sa genèse ?

J’ai fais un  lutteur ‘’niominka’’  (ethnie sérère)   en 1997 en céramique, un modèle isolée qui est incluse, aujourd’hui, dans la collection ‘’La Clameurs des Arènes Sénégalaise’’. L’année 2003  est la période de production de cette collection  où il y a une reproduction de chutes spectaculaires. Une combinaison de  flashbacks d’un ancien lutteur que j’étais mais aussi de l’époque de Doubles Less, Mame Gorgui Ndiaye, Boye Bambara et autres que j’ai suivi de très prés.

Si la collection était revisitée, y combineriez-vous la modernité (cuissard, casquette, basket) ?

Non ! Faire rejaillir l’aspect culturel et ethnique. Par exemple, à l’époque, les sérères arrivaient avec leur propre culture, à travers le port, les rythmes…  jusqu’aux lutteurs Manga 2 et Yékini. Les Walo-Walo se distinguaient avec leurs pantalons-bouffants, les tamas (petit instrument de percussion africain). Malheureusement, tout ceci tend à disparaitre. La nouvelle génération de l’écurie Double-Less, surtout  les descendants  de ce ténor de la lutte sénégalaise, Balla Gaye 2, dansent en sérère pour un socé. Alors que Double Less quittait Fass, en marche avec son écurie, avec des branches mais surtout accompagné de ‘’Saourouba’’ (rythme de percussion socé). Sous Mame Gorgui Ndiaye, c’est l’avènement des pagnes qu’il attachait autour de sa ceinture pour une belle chorégraphie rimée de poésie. Toute cette richesse culturelle disparait à cause de la modernité. Alors que la beauté et l’authenticité de la lutte sénégalaise résultent de ces traditions.

À vos yeux, qu’est-ce qu’il faut moderniser dans la lutte sénégalaise ?

S’il y a à moderniser, c’est peut-être  du coté technique ou ailleurs. Par exemple, ajouter des techniques tirées de la lutte grecques ou des arts martiaux. Sauvegardons tout ce qui est traditionnel afin de transmettre un aspect culturel à la génération futur et d’offrir de l’authenticité au reste du monde. Faisons revenir et maintenons cet aspect de la lutte d’autant plus que le volet sportif ne dure pas en général cinq minutes. Parfois même, il y a une chute en quelques secondes. L’évènementiel tourne autour d’aspects culturels. Même les jeunes lutteurs de Bassoum sont en Jeans, casquettes et bling-bling, tels des prisonniers américains. C’est désolant ! Mieux encore, comment dire à un touriste que Ama Baldé fait la danse du faux lion qui n’a aucun rapport avec la lutte alors que son père, Falaye Baldé, apportait une plus-value culturelle de taille.

Comment qualifiez-vous votre art?

Engagé ! Je fais de l’art engagé. L’enracinement doit faire partie de la vie d’un artiste. Je suis un panafricaniste convaincu et je me bats pour questionner l’avenir de l’Afrique. Un sentiment d’appartenance qui se reflète sur ma personne et mon art. Mon combat est que l’Afrique aille de l’avant.

Journal Kritik‘

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