Macron, gagner du temps

« Il entend, il écoute, il comprend. Mais il maintient le cap », c’est ainsi que Le Figaro résume le discours d’Emmanuel Macron hier. « Avant les Gilets jaunes, ce discours devait être consacré à la programmation pluriannuelle de l’énergie, pointe le journal. Confronté à la première grande vague de contestation de sa politique dans la rue et sur les ronds-points, le président de la République s’est efforcé de prendre de la hauteur en élargissant son propos bien au-delà de la seule taxe carbone. Des inquiétudes sur « la fin du monde » à celles sur « la fin du mois », il y a un gouffre que le chef de l’État a essayé de franchir. C’est ainsi, poursuit Le Figaro, qu’en une heure il a successivement abordé les thèmes des violences dans les manifestations (pour les condamner), des nouveaux modes de transport, de la politique énergétique du pays à horizon 2035, de la transition écologique, de la fermeture des centrales nucléaires, de la géopolitique de l’énergie, du rôle de l’Europe, du message du Brexit, du malaise français et même de l’héritage de ses prédécesseurs. Le tout,note encore Le Figaro, sans prononcer une seule fois le nom des Gilets jaunes mais en annonçant tout de même trois mois de débats décentralisés sur toutes les mesures liées à la transition écologique. Une façon de diluer la colère en la dispersant au niveau local sur des problématiques locales. »

En même temps…

Alors concrètement, en direction des « gilets jaunes », relève Le Parisien, « une seule annonce – un choix assumé – : l’adaptation de la fiscalité pour éviter les pics des prix sur les carburants. « C’est un mécanisme qui permet de jouer les amortisseurs, qui touche à quelque chose que les gens comprennent », vante un proche du président. Pour le reste, pointe encore Le Parisien, Emmanuel Macron renvoie à une « grande concertation de terrain sur la transition écologique et sociale ». Une ligne très « en même temps » (qui a également prévalu sur la réduction du nucléaire), trois mois de consultation et la promesse (sans plus de précision) « d’initiatives fortes dans les temps à venir », qui ont laissé écolos et syndicats sur leur faim. L’opposition, comme les Gilets jaunes sur le terrain, sont, eux, très critiques. »

Finalement, soupire Sud-Ouest, « le président n’aura donc pas écouté ceux qui, jusque dans son proche entourage, lui conseillaient de lâcher du lest, par exemple en acceptant au moins un moratoire sur la hausse des carburants, ou en abaissant la TVA sur les véhicules propres. En réalité, il ne veut pas se laisser enfermer dans ce débat sur le pouvoir d’achat, voire sur la réforme de la démocratie que tentent de lui imposer des Gilets jaunes qui se prennent parfois pour des Sans-culottes. Il voulait, hier, rester sur l’environnement, sans doute pour ne pas perdre complètement les écologistes (même s’il les aura fâchés en prolongeant le nucléaire), et surtout pour montrer qu’il n’est pas question pour lui de « changer de cap ». »

En effet, renchérissent Les Echos, « certains proches de Macron voulaient des mesures d’un tout autre ordre : moratoire de la taxe carbone, taxer tout sauf les citoyens (kérosène, grands conteneurs, groupes pétroliers…), baisser massivement et les impôts et les dépenses, surprendre par une initiative politique : tout a été évoqué. Macron est resté sur le « en même temps ». Il a bougé, mais a-t-il bougé assez ? »

Non !, s’exclame L’Humanité. « Hallucinant… Emmanuel Macron avait donc des réponses urgentes et sérieuses à apporter à deux préoccupations majeures : la colère sociale grondante d’un côté, la transition énergétique d’un autre côté, chacune conditionnant nos choix fondamentaux en tant qu’horizon. Il a donc pris la parole, l’air grave. Mais les historiens des vaines élocutions retiendront qu’il a osé affirmer qu’il n’opposait pas « fin de mois » et « fin du monde ». Et après ? Rien. Absolument rien. Le vide sidéral. »

Retour sur terre ?

Pas d’accord, répond Libération. Libération qui pointe le fait que « Jupiter revient sur terre », c’est son grand titre. En clair, qu’Emmanuel Macron s’oriente désormais vers des concertations locales.

« Plusieurs commentateurs, rappelle Libération, plusieurs acteurs syndicaux ou politiques (Berger, Royal, Faure, Hollande, et certains députés LREM) suggéraient de changer de méthode, d’ouvrir une discussion, de chercher un compromis avec cette France levée spontanément pour dénoncer ses conditions de vie et son pouvoir d’achat insuffisant. Il s’agissait, entre autres, d’insérer dans la négociation sociale ceux qui ne se sentent ni écoutés ni représentés. Dix jours plus tard, constate Libération, le président de la République se rallie à cette procédure. Il est temps. »

Oui, mais, reconnaît Libération, et « c’est là que le bât blesse : les réponses les plus concrètes sont renvoyées à trois mois, au terme d’une discussion éparpillée destinée à faire retomber la température sans autre concession majeure, par exemple sur une meilleure répartition des richesses et une justice fiscale plus convaincante. Ce report à trois mois peut aiguillonner le mouvement au lieu de le refroidir. »

Double difficulté

En fait, analyse La Croix, « Emmanuel Macron est confronté à une double difficulté. Il serait facile de céder sur un point de fixation – la fiscalité écologique – comme l’a fait son prédécesseur lors de la mobilisation des Bonnets rouges et d’accorder ainsi une victoire symbolique aux manifestants. Mais, en achetant ainsi une tranquillité immédiate, il affaiblirait gravement un objectif à plus long terme : transformer nos modes de vie pour sauvegarder notre environnement. Le président de la République propose donc, poursuit La Croix, de traiter ensemble « fin du monde » et « fin de mois » en tenant au cours des trois mois qui viennent « une grande concertation de terrain sur la transition écologique et sociale ». Là se trouve la seconde difficulté d’Emmanuel Macron, s’exclame le quotidien catholique. De par les conditions particulières de son élection, seul face à tous, il manque cruellement de relais dans la société française pour mener une telle concertation. Pour surmonter cette crise, il lui faut reconnaître, estime La Croix, plus clairement qu’il ne l’a fait dans ce discours, qu’il a besoin des élus locaux, des réseaux politiques, syndicaux, associatifs, confessionnels… Ce sera un tournant, indispensable, de son mandat. »

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