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MATI DIOP le pari de Dakar

Marquée par les films de son oncle Djibril Diop Mambéty, qu’elle admirait, la jeune cinéaste franco-sénégalaise se dit fière mais étonnée d’être en compétition avec «Atlantique», son premier long métrage, sur le Sénégal, ceux qui restent et ceux qui partent.
Certains regards vous marquent à tout jamais et, comme des miroirs, finissent par vous hanter. Il suffit d’écouter Mati Diop raconter comment elle a osé sortir sa petite caméra aux funérailles du jeune Serigne, au Sénégal, pour en avoir la gorge nouée. Filmer, ne pas filmer ce moment de recueillement ? Le personnage central de son premier court métrage, Atlantiques, venait de mourir d’un problème de santé. Un choc. Le jeune garçon lui avait auparavant relaté son histoire tragique de naufragé, alors qu’il cherchait à fuir son pays pour un avenir meilleur. Il avait par miracle survécu à la catastrophe pour décéder peu après. Lors de l’enterrement, le regard de sa sœur, Astou, vient se ficher dans celui de Mati Diop – et dans sa caméra – pour la charger d’une mission : relater l’histoire des femmes qui restent au pays, alors que les hommes s’embarquent sur l’océan, au péril de leur vie. Cet échange de regards qui flanque des frissons est à l’origine d’Atlantique (au singulier), le long métrage qui catapulte la cinéaste de 36 ans en compétition du Festival de Cannes, son premier. «J’ai appris à faire des films toute seule, en faisant face à des questions morales auxquelles je devais répondre sur le moment, par ma manière de cadrer, de regarder.» Atlantiques, matrice d’Atlantique donc, est ce court film où la réalisatrice place au centre la parole des hommes alors que l’émigration clandestine du Sénégal, en 2009, est quasi virale et son traitement médiatique en Europe, statistique. «Leur réalité était trahie. J’éprouvais comme le besoin d’une réparation, d’une restitution.»

Si la jeune femme, élevée à Paris, n’appartient pas à cette jeunesse sénégalaise-là, elle s’en sent proche, les garçons d’Atlantiques sont «comme ses frères» et c’est avec son cousin qu’elle a arpenté les rues de Dakar. Mati Diop a vécu le tournage de son premier long métrage dans le quartier Thiaroye comme «une grosse claque dans la gueule». «L’expérience la plus belle et la plus douloureuse» de sa vie.
Distinction. Retour en 2008, où la cinéaste éprouve un «besoin d’explorer le territoire de [s]es origines africaines». Pointilleuse, elle se reprend sur le mot «reconnecter» qui ressemble à une retraite de yoga plus qu’à une exploration de ses racines. Les mots ont un sens pour cette superbe fille élégante et décontractée, aux créoles dorées cachées dans des boucles châtain. Réfléchie et ultraperfectionniste, elle ne dit rien à la légère. Son histoire – «une démarche personnelle qui rencontre un projet de cinéma» – est plus complexe et ambitieuse. Fille du musicien sénégalais Wasis Diop et nièce du grand cinéaste Djibril Diop Mambéty, Mati Diop est métisse. Son grand-père était imam au Sénégal et son père a dû quitter le pays pour exercer son art : il n’appartenait pas à la caste des griots. Les films de son oncle, qui meurt alors qu’elle a 16 ans, ont été un puissant moteur : «Je montrais ses films à mes amis pour montrer l’Afrique, la vraie, celle filmée par un Africain.» Touki Bouki, un classique, a été projeté à Cannes en 1973 et parlait déjà à l’époque du rêve d’Europe. Paradoxalement, c’est sa mère française – alors que ses parents sont séparés – qui l’emmène en Afrique. C’est elle aussi, acheteuse d’art dans une agence de pub, qui forme le regard de sa fille. Mati Diop a grandi au milieu des livres de photographie. Lucide sur la richesse culturelle de son milieu d’origine, à l’aise avec l’image, la musique, les costumes, actrice occasionnelle (notamment chez Claire Denis), Mati Diop veut s’inscrire dans un prolongement. Passée par l’école du Fresnoy, par une résidence au Palais de Tokyo, la cinéaste, aussi actrice à ses heures, prend conscience, il y a dix ans, qu’elle évolue dans un milieu très blanc. «J’ai ressenti un déséquilibre.» D’où le projet de renouer avec le pays de son père, qui aboutit aujourd’hui en course pour la palme cannoise. Si Mati Diop se réjouit de se trouver aux côtés de Ladj Ly (lire page 6), Céline Sciamma et Justine Triet – une génération qui, pour elle, marque un nouveau départ -, elle est aussi désarçonnée par cette distinction. «Ma toute première réaction ? Honnêtement, j’étais sceptique. Je redoutais que mon film soit sélectionné moins pour ce qu’il était que pour ce que je représentais moi, en tant que jeune femme d’origine africaine.»

«Repères». A travers elle, c’est le Sénégal et l’Afrique qui sont représentés. Elle est, de fait, la première femme métisse de l’histoire de la compétition. «C’est triste que cela ne soit jamais arrivé avant, j’ai été émue comme quelque chose qui vous arrive et qui ne vous appartient pas, qui est plus grand que vous. Je connais l’importance des repères. Si je peux en devenir un pour celles ou ceux qui seront touchés par mon film, alors ça me comble de joie. C’est comme devenir une grande sœur.» Si elle retient une histoire dans Atlantique, c’est l’amour impossible entre Soleiman et Ada, un Roméo et Juliette noir, plongé dans un contexte économique destructeur. «Je n’ai pas grandi avec des femmes cinéastes qui avaient ma couleur de peau. Et les personnages noirs étaient quasi absents des films que je voyais.» Ecrire et faire le cinéma qui lui a manqué est devenu un moteur. Ce besoin de voir d’un nouveau regard, une nécessité.

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