Me Mame Adama Gueye : «un dispositif a été mis en place pour un hold-up électoral»

Initiateur de la plateforme pour sécuriser les élections, Me Mame Adama Guèye explique les dispositions que compte prendre l’opposition dans une logique d’inclusion participative et consensuelle pour des élections transparentes. Dans cet entretien, l’ancien Bâtonnier de l’Ordre des avocats du Sénégal croit dur comme fer à un projet de hold-up électoral engagé par le pouvoir. Les éléments constitutifs d’un tel projet seraient : la réticence du ministère de l’Intérieur sur le fichier électoral; le maintien des personnes à la retraite à la tête de certaines institutions (Cena, Conseil constitutionnel et Daf).
Est ce qu’on peut frauder des élections aujourd’hui au Sénégal ?

Oui ! Je vous parle de faits. La fraude est une manière de fausser le résultat d’une élection. Il existe plusieurs manières de fausser le résultat. Si on prend les élections législatives de juillet 2017, tout le monde a constaté que plus d’un million de Sénégalais n’ont pas eu leurs cartes d’électeur. L’élection peut être faussée de cette manière. Sur un fichier électoral de 6 millions de personnes, qu’un nombre aussi important ne puisse pas voter, n’est-ce pas une manière de perturber le jeu électoral ? L’intention frauduleuse résulte du fait que, avant cette élection, il y avait un certain nombre de choses qui ont été constatées. Le gouvernement avait délibérément fait les choses de telle sorte que les zones où il estimait avoir un électorat favorable, les gens ont reçu leur carte de manière relativement satisfaisante. Dans d’autres zones, ce n’était pas le cas et le jour de l’élection, on a encore un fait indiscutable à Touba. A Touba qui est une zone peu favorable au pouvoir en place, l’élection a été sabotée, parce que les bureaux de vote ont été ouverts très tardivement. Ce sont des actes qui montrent qu’on peut effectivement frauder encore dans le pays. Il ne s’agit pas simplement de fiabilité théorique d’un fichier électoral. Le processus électoral dépasse le fichier. Ça commence en amont du vote et ça continue en aval du vote. Donc, dans tout ce processus, il y a possibilité de frauder. C’est la raison pour laquelle nous avons aujourd’hui des inquiétudes sur les élections parce qu’il n’y a pas la transparence.

L’élément fondamental pour l’élection c’est la carte d’électeur. Aujourd’hui, personne ne peut vous donner une situation fiable sur la distribution des cartes d’électeur alors qu’on a dépensé 52 milliards pour établir les cartes. C’est la raison pour laquelle nous pensons qu’il est tout à fait possible de frauder au Sénégal.

Quelles sont les initiatives prises par l’opposition pour éviter des tentatives de fraude ?

Aujourd’hui, il y a une demande élémentaire qui est faite par l’opposition qui est d’exercer le droit reconnu par l’article L.48 du Code électoral qui donne à l’opposition un droit de regard et de contrôle sur la tenue du fichier électoral. Le gouvernement est en train de biaiser. Au lieu d’accéder à ce droit de manière globale, on a simplement fait une extension d’accès sur la plateforme mise en place à la disposition des citoyens. Alors qu’aujourd’hui, quand on dit le fichier électoral, il y a tous les éléments constitutifs du fichier électoral. Qu’on permette à l’opposition d’exercer ce droit. Cette réticence du ministère de l’Intérieur par rapport à la requête de l’opposition est suspecte. Voilà le premier problème.

Le deuxième problème, c’est qu’en janvier-février 2018, le rapport de la mission d’audit du fichier électoral a fait un certain nombre de constats : 38 recommandations, 38 mesures correctives pour aller à des élections dans des conditions normales. On est à 3 mois des élections, nous n’avons absolument pas l’assurance que ces 38 recommandations ont été totalement appliquées. Normalement, si on veut faire les choses de manière transparente et par parallélisme des formes, vous avez fait des constats à un moment donné qui relèvent des irrégularités et qui fait 38 recommandations, si vous êtes transparent, avant d’engager la prochaine échéance, vous faites le point dans les mêmes conditions. C’est-à-dire un audit indépendant pour vérifier si tous les dysfonctionnements constatés ont été corrigés. Ce n’est pas le cas. On va à ces élections sans qu’on ne crée les conditions pour faire ce travail. Ce travail devrait être facile à faire parce que c’est l’Etat qui avait accepté la mission d’audit du fichier électoral. Il n’a qu’à accepter la même chose. Ce qui permettra de rassurer tout le monde.

Vous avez mis en place une plateforme pour sécuriser les élections. Aujourd’hui, quels sont les moyens dont disposent cette plateforme pour une sécurisation effective des élections ?

La plateforme est en voie de constitution et comme je l’ai dit nous nous inscrivons dans une logique d’inclusion participative et consensuelle. J’ai initié l’idée de la plateforme, ce n’est pas ma plateforme. C’est toutes les parties prenantes qui discutent des modalités de la mise en place de la plateforme. On s’est vu samedi, avec tous les représentants des parties prenantes pour valider la charte. Maintenant, la charte sera signée par les leaders de toutes les parties prenantes. A partir de là, la plateforme elle-même définira son plan d’action et sa stratégie. Il ne m’appartient pas à moi de le faire. En ce moment, j’ai des idées. Je les partagerai avec les autres parties prenantes pour que la plateforme élabore elle même sa stratégie et définisse son plan d’action qui sera porté à l’attention de l’opinion nationale et internationale.

Pouvez-vous revenir sur certains faits, notamment la Cena dont le mandat du président est arrivé à terme…pour parler d’élection transparente ?

La Cena brille par sa passivité suspecte. Ce n’est pas le seul cas d’institution où il y a des membres qui ont fini leur mandat et qui sont encore en place. C’est le cas au Conseil constitutionnel aussi. Il y a un certain nombre de faits qui sont de nature à montrer qu’il y a un dispositif qui a été mis en place pour créer un hold-up électoral. Je peux ajouter à ce qu’on vient de dire, l’allongement de l’âge à la retraite de magistrats qui sont à la tête de juridictions qui ont un rôle déterminant dans le cadre des élections. Le maintien du Directeur de la Daf qui a atteint l’âge de la retraite. Pourquoi on le maintient ? Le Sénégal a assez de ressources. La question des cartes d’électeur que je viens d’évoquer, il n’est pas imaginable dans une société démocratique qu’on aille à une élection sans que tous les Sénégalais puissent avoir une carte pour voter. Il y a des constats qui ont été faits. Il y a des Sénégalais qui avaient déclaré que sur leur carte il est mentionné «non inscrit sur le fichier électoral» mais quand ils accèdent à la plateforme, ils constatent qu’ils sont bel et bien inscrits. Le ministre de l’Intérieur, à l’époque, avait dit que je parlais de choses que je ne maitrisais pas. Quelle est la portée de ces incohérences ? On ne le sait pas. C’est une raison supplémentaire pour faire le travail d’audit de la situation en parallèle à ce qui a été fait en février, dans le cadre de la mission d’audit du fichier électoral. Le parrainage est totalement dévoyé. C’était un élément de mesure de la représentativité des candidats. Aujourd’hui, ça été transformé en système d’élimination des candidats, de mesure de l’influence des responsables du parti au pouvoir dans leur propre parti. On parle de 0,8 à 1% des inscrits, aujourd’hui l’Apr nous dit qu’ils vont chercher 3 millions d’électeurs. Mais ça, ça procède d’autre chose. On veut conditionner les Sénégalais en leur faisant croire que quand on a 3 millions d’électeurs, on peut avoir la majorité absolue. C’est une manière de préparer les esprits comme la déclaration du président par rapport à ce fameux 54% que lui donnerait le sondage. On est en train de préparer les esprits à ce hold-up électoral dont les autres éléments constitutifs de la perpétration sont : l’achat d’équipements anti-émeute. On va vers des élections, pourquoi on va acheter des équipements anti-émeutes dont l’objet est d’exercer une répression sur les populations ? Pendant ce temps, il y a 40.000 jeunes sénégalais qui sont dans la rue parce que l’Etat n’a pas payé les universités privées. Il y a des étudiants qui ne peuvent pas manger parce qu’on n’a pas payé les restaurants. Quelle est l’urgence, pendant cette période de disette financière de l’Etat, de dépenser de l’argent pour des équipements anti-émeutes ? C’est une question qu’il faut se poser.

Pourquoi dites-vous que l’esprit du parrainage a été dévoyé ? N’est-ce pas une manière de justifier votre incapacité à réunir le nombre de personnes requis ?

C’est de la diversion. Je m’occupe des choses importantes, tout en reconnaissant le droit aux autres de donner leurs points de vue. J’attends des réponses aux problèmes qui sont posés. Qu’ils répondent aux Sénégalais ? Est-ce qu’aujourd’hui tous les sénégalais ont leurs cartes électeur ? Est-ce que le parrainage n’a pas installé la corruption à outrance dans ce pays ? Est-ce qu’aujourd’hui on n’a pas maintenu indûment des personnes à leurs postes alors qu’elles devaient partir à la retraite ? Est-ce qu’aujourd’hui on a mis quelqu’un à la tête du Cnra pour avoir un pouvoir de coercition sur les médias privés ? Qu’est-ce qui explique cette situation inédite d’avoir des militants du pouvoir à la tête des médias d’Etat (Rts, Soleil et APS) ? Qu’est ce qui explique cette velléité du pouvoir d’avoir la main mise sur les réseaux sociaux ? Voilà des faits sérieux. Mame Adama Gueye n’est pas important. C’est le Sénégal qui est important. Qu’on se focalise sur des choses importantes. Que je ne sois pas représentatif, ce n’est pas important. Ces faits ensemble donnent un puzzle ; une imagé clé d’un projet de hold-up électoral.

Quel bilan tirez-vous de votre série de rencontres avec l’opposition ?

C’est un bilan très satisfaisant. Toutes les parties prenantes ont adhéré sans réserve. Nous avons gagné le pari de l’unité. On est ensemble sur la prise en charge des questions. Toutes les parties prennent au sérieux la question du hold-up électoral en préparation. Nous allons travailler à l’empêcher. C’est pourquoi nous avons proposé cette plateforme de gestion des risques, avec toute l’expertise qui existe.

Me Mame Adama Gueye, sentinelle de la démocratie, défenseur des libertés d’expression ? N’avez-vous pas trouvé paradoxal de rencontrer toutes les parties prenantes sauf la mouvance présidentielle ?

C’est une question de cohérence. La situation que nous voulons corriger est le fait du pouvoir actuel. C’est délibéré quand on parle de projet de hold-up. Sur le terrain, les partis politiques de l’opposition portent le combat. A côté de cela, il fallait ajouter quelques choses de différent. C’est l’objectif de la plateforme fondé sur des principes de mutualisation des ressources et des forces de toutes les parties prenantes. En l’état, cela n’a aucun sens de rencontrer le pouvoir. Nous constatons la réticence à satisfaire les revendications de l’opposition sur la question du fichier électoral, la volonté de verrouillage des médias publics. Nous ne sommes pas dans une posture nihiliste. Nous travaillons à mettre en place une démarche opérationnelle de gestion des risques. La finalité est d’avoir un consensus. Si le gouvernement montre une volonté claire de travailler en consensus, les parties prenantes de l’initiative décideront. Ce n’est pas à moi de décider de l’opportunité de discuter. En définitive, depuis le Code de consensus de 1993, c’est la première fois que nous allons en élection non consensuelle. C’est le candidat sortant, Macky Sall, qui a pris cette responsabilité.

Certains observateurs parlent d’une justice à deux vitesses en parlant de l’affaire de Karim Wade, Khalifa Sall et celle du double meurtre de Medinatoul Salam dont les Tthiantacounes attendent d’être jugés ?

J’ai toujours pointé les dysfonctionnements de la justice sénégalaise. Il est manifeste qu’il y a une instrumentalisation de la justice sur les leaders politiques pour les empêcher de se présenter à la présidentielle. C’est regrettable ! La justice est à deux vitesses. C’est pourquoi j’ai préconisé les assises de la justice avec toutes les parties prenantes. Ce serait une mauvaise approche de penser que le problème de la justice doit se régler entre les magistrats et l’Etat. L’ensemble des parties prenantes doivent être impliquées dans le cadre des assises pour définir ensemble une nouvelle vision de la justice.

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