Propos de Serigne Modou Lô Ngabou : «Il est temps que Touba obtienne son statut spécial»

Sous son œil vigilant, le Dahira Safinatoul Amane veille sur les interdits dans la cité de Bamba. Dans cet entretien accordé à «L’Obs», Serigne Modou Lô Ngabou revient sur le fonctionnement de sa structure, non sans plaider pour que Touba obtienne son statut spécial.

Pouvez-vous nous parler un peu du Dahira Safinatoul Amane ?
Le Dahira Safinatoul Amane est chargé de la lutte contre les interdits du Khalife général des mourides dans la cité religieuse de Touba. Nous avons reçu le «Ndigueul (l’ordre)» de la part du cinquième Khalife de Serigne Touba, feu Serigne Saliou Mbacké, de faire respecter les directives que le troisième Khalife, Serigne Abdou Lahat, avait données, interdisant les greffages, le tabac, la drogue, l’alcool, la prostitution, entre autres, dans la ville de Touba. Ces directives ont été renouvelées dernièrement par le Khalife général Serigne Mountakha Bassirou. Le Dahira Safinatoul Amane est constitué de 602 agents directs. Si on y ajoute tous les petits-fils de Serigne Touba qui y sont admis d’office, nous sommes à plus de 3 000 membres.
On surnomme votre structure «la Police de Touba». En avez-vous les prérogatives ?
Nous sommes différents et très loin d’être une Police. En clair, nous ne sommes pas une Police et nous n’avons pas les mêmes méthodes. Mais pour ce qui est des interprétations, chacun est libre. Cependant, dans le cadre de la mission que le Khalife nous a confiée, nous travaillons en synergie avec la Police et la Gendarmerie de Touba. Nous leur laissons leurs prérogatives et on se limite au respect des recommandations du Khalife. Parce que quand Serigne Saliou nous donnait le nom de Safinatoul Amane, toute la famille de Serigne Touba l’avait béni. Safinatoul Amane a été ainsi officiellement créé le 14 février 1997. Nous portons le nom d’un des poèmes de Cheikh Ahmadou Bamba.
On parle beaucoup d’alcool et de drogues comme interdits à Touba. Qu’en est-il des autres, comme le fait de jouer au foot dans la cité religieuse ?
Il sera difficile de lister un à un tous les interdits. Mais en résumé tout ce qui est banni par l’Islam est interdit à Touba. Serigne Abdou Lahat Mbacké avait dressé une liste, Serigne Saliou en a ajouté une couche et comme les choses évoluent, Serigne Mountakha en a rajouté d’autres interdits. A Touba, il est interdit de fumer, d’utiliser la drogue, l’alcool, les tenues indécentes, la prostitution, la musique, le football et les autres jeux, entre autres. Cette décision du Khalife a été traduite en Anglais et en Français pour permettre à tout le monde voulant résider dans la cité de Touba de savoir les interdits. Safinatoul Amane a été créé pour réagir là où notre Police et notre Gendarmerie ne peuvent pas intervenir conformément aux lois et règlements du pays. Si on prend l’exemple du football, la Police et la Gendarmerie ne peuvent l’interdire aux jeunes, mais Safinatoul Amane, avec la bénédiction du Khalife, peut intervenir partout dans la cité religieuse de Touba. Pour notre dernière opération, nous avons détruit plus de 800 ballons de football, plus de 300 tam-tams, plus de 3 000 pièces de tenues indécentes, etc.
Comment travaillez-vous ?
Nous devons clarifier certaines choses. On nous accuse, à tort, de brutaliser ou manquer de respect à des gens. Rien de cela n’est vrai. Tout notre travail est fait dans la discrétion et la modération. Et avant d’agir, on avertit deux fois la personne concernée. Mais si elle persiste une troisième fois, on est obligé d’agir. Cependant, on ne se limite pas seulement à sanctionner, nous assistons moralement les personnes concernées pour leur faire revenir à la raison. Il y a un accompagnement psychologique, surtout au niveau des jeunes qui sont souvent fragiles et cèdent facilement aux tentations. Donc, nous ne maltraitons personne, nous agissons avec respect et responsabilité. Par contre, il y a des gens qu’on ne peut pas raisonner. Et c’est pour cela que Serigne Saliou Mbacké nous avait rappelé que Touba est un Titre foncier et il appartient à Serigne Touba. Toute personne qui y réside, quelle que soit la valeur de sa maison, elle n’a pas de Titre foncier. Je me rappelle l’histoire de cette grande banque qui voulait s’installer à Touba et avait exigé un Titre foncier pour construire son siège. Le Khalife leur avait fait savoir qu’il n’existe pas deux Titres fonciers à Touba. Les responsables de ladite banque sont partis, mais quand leurs concurrents commençaient à leur damer le pion, ils sont revenus pour solliciter un acte de vente et ont accepté toutes les conditions de Touba. Serigne Saliou nous avait dit : «Celui qui ne peut pas se conformer aux lois de la cité, évaluez tous ses biens, rachetez-les et chassez-le de la ville. Touba est un Titre foncier et il appartient à Serigne Touba.» Quant à Serigne Mountakha, il nous a clairement signifié ceci : «Il faut négocier avec les personnes qui acceptent de changer, mais les gens qui ne veulent pas se conformer aux lois et règlements de la cité, il faut les chasser de la ville.» C’est pourquoi aujourd’hui, Touba devrait avoir un statut spécial comme les villes de Rome et de Monaco. Il est temps que Touba obtienne ce statut spécial. Les mourides doivent exiger le statut spécial de Touba pour que les recommandations du Cheikh soient respectées à la lettre.
Est-ce que les autorités de Touba ont entamé des démarches pour ce statut spécial ?
Officiellement, il n’y a pas encore une démarche dans ce sens. Mais dans le passé des discussions ont été menées et on pensait même que le statut spécial était déjà acquis. Quand on veut une chose, il faut y aller à fond. Aujourd’hui, rien ne devait se faire dans ce pays sans l’implication de Touba. Nous avons des ressources humaines de qualité, nous avons des moyens financiers et techniques. Dans ce sens, Serigne Mouhamadou Moustapha disait que la communauté mouride est constituée de quatre catégories de personnes : Les érudits, les gardiens de la morale, ceux qui contribuent par leurs richesses et ceux qui font don de leur personne, qui travaillent et suent pour Serigne Touba. Aujourd’hui encore, ce sont ces quatre types d’hommes qui font le Mouridisme. Serigne Abdou Lahat avait compris cela et avait porté le Mouridisme à un niveau très élevé. En son temps, les autorités n’osaient pas augmenter les prix des denrées sans l’avertir.
Comment vous effectuez vos opérations et d’où viennent vos moyens ?
Safinatoul Amane a des représentants dans chaque quartier de Touba. Il y a des agents qui sont en tenue et des agents secrets. Ce qui fait qu’on peut cohabiter avec un élément de Safinatoul Amane sans le savoir. Ils sont répartis dans plusieurs brigades et ils travaillent 24 heures sur 24. Pour ce qui est de nos moyens, ils viennent des cotisations et des dons. Le Khalife Serigne Mountakha nous a renforcés dernièrement de moyens logistiques (véhicules, téléphones etc.) En revanche, nos éléments ne sont pas payés, ils n’ont pas de salaire. C’est du bénévolat. Parce que chacun d’eux a déjà un métier avant d’intégrer le Dahira. Nous n’avons pas de comptes fournis et les seuls agents payés à la fin du mois, ce sont les chauffeurs.

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