Une vidéo de domestiques africaines « séquestrées » au Koweït examinée

Une vidéo récemment partagée sur les réseaux et sur laquelle on voit des filles africaines malmenées et s’enfuyant sur le toit d’une maison, a suscité l’émoi et beaucoup de commentaires sur la toile.

La vidéo est présentée comme montrant des Africaines employées domestiques au Koweït tentant de s’échapper de l’endroit où elles étaient séquestrées et violées.

On y voit un groupe de filles sortir d’un bâtiment en escaladant le mur et s’enfuir par le toit en criant. On entend plusieurs voix dont celles de certaines filles parlant une langue africaine.

On entend aussi des voix d’hommes qui s’expriment dans une autre langue, qui semble être une langue asiatique.

La vidéo est présentée comme montrant des travailleuses domestiques africaines au Koweït tentant d’échapper à leurs employeurs qui les séquestrent. Elle a suscité une vague d’indignation sur les réseaux sociaux notamment Twitter.


Des africaines séquestrées et abusées sexuellement dans la plus grande clandestinité. Elles tentent de s’évader au prix de leur vie. Faites tourner et alertez pour sortir ces filles de l’esclavage de ces pays arabes.
Source: John Dahl Carter Facebook

La vidéo a d’abord été partagée sur Facebook par le compte John Dahl Carter. Elle a par la suite été partagée par plusieurs comptes Twitter. Elle a également était reprise par plusieurs médias dont Abidjan Show.

Nous avons contacté John Dahl Carter par message Facebook et Whatsapp pour connaître l’origine de la vidéo, mais nos multiples tentatives sont restées sans réponses.

Nous avons plus tard constaté que le lien de la vidéo partagée par John Dahl Carter n’était plus accessible sur Facebook.

Africa Check a également contacté l’administrateur de la page Colonel DUDU Fils Inspiration, qui a utilisé la même vidéo pour faire un live Facebook ayant obtenu 502 000 vues à la date du 12 avril. Il nous a répondu qu’il ne pouvait pas nous dire celui qui lui a transmis la vidéo, pour raison de sécurité.

Par la suite, une internaute qui a contacté Africa Check et d’autres organisations de fact-checking, pour demander de vérifier ladite vidéo, nous a fait savoir qu’une des filles parlait une langue de la Guinée, le Soussou en l’occurrence.


AfpFactuel pouvez vous nous aider à authentifier cette video qui circule depuis des jours ? Cela se passerait au Koweit et ce sont des Guinéennes au vu de la langue parlée, qui fuiraient leurs patrons.

Africa Check a pu obtenir de l’aide pour traduire les propos en Soussou entendus sur la vidéo. Mais nous avons eu deux versions.

Selon la première version l’une des filles crie « Je suis foutue. On a tué Maciré ». Mais selon la deuxième, ce qu’on croit entendre par « On a tué Maciré » pourrait être plutôt « Maciré, viens », puisqu’à l’écoute les deux expressions sont assez proches d’après les traductions.
Nos différentes recherches avec des outils numériques ne nous ont pas permis de déterminer le pays où la vidéo a été filmée.

Nous avons envoyé la vidéo à plusieurs organismes de défense des droits des migrants et travailleurs domestiques, particulièrement dans les pays du Golfe, pour savoir quelle langue parlent les hommes que l’on entend dans l’enregistrement et ce qu’ils disent.

Rothna Begum, chercheuse sur les droits des femmes à Human Rights Watch et qui a beaucoup travaillé sur la situation des femmes employées domestiques dans les pays du Golfe, nous a fait savoir qu’il s’agit du Bengali, une des langues parlées au Bangladesh.

Elle nous a expliqué avoir compris en partie que l’un des hommes, apparemment parmi ceux qui filment, demande de cacher la caméra pour qu’on ne la voit pas. Plus loin, quelqu’un d’autre dit « ho cette femme a une fracture à la jambe » (on remarque effectivement sur la vidéo que l’une des filles à le pied droit fracturé).

Nous sommes par ailleurs entrés en contact avec des journalistes guinéens pour savoir s’il avait été récemment fait cas dans les médias du pays d’incidents impliquant des travailleuses domestiques guinéennes établies au Koweït.

Ces derniers nous ont orientés vers une députée, Zalikatou Diallo, qui se trouve être l’épouse de l’ambassadeur de la Guinée au Koweït.

Celle-ci nous a confié que la scène se déroule effectivement au Koweït et qu’il n’y avait pas que des Guinéennes parmi les filles que l’on voit sur la vidéo.

Mme Diallo affirme qu’il y a « des Guinéennes, des Ivoiriennes, des Sierra Léonaises, des Camerounaises ».

Africa Check a aussi contacté par téléphone l’ambassade de la Guinée au Koweït. Le chargé des services généraux, Aboubacar Cissé, nous a quasiment donné la même explication que celle de la députée Zalikatou Diallo.

Il nous a précisé que la scène se déroule dans un des quartiers où habitent beaucoup d’étrangers.

Affirmation
Les filles s’enfuyaient d’un endroit où elles étaient séquestrées et violées

Verdict
unproven

Selon la député Zalikatou Diallo, les filles n’étaient pas séquestrées mais elles cherchaient plutôt à échapper à une rafle de la police. Elle indique que, pour l’essentiel, ces filles reçoivent des offres mirobolantes pour aller travailler dans les pays du Golfe, dont le Koweït.

« On fait miroiter à certaines des emplois dans des crèches, et aux plus instruites on fait croire qu’elles vont enseigner le Français », explique Mme Diallo.

« Arrivées là-bas, poursuit-elle, c’est les travaux domestiques. Donc, il y a la désillusion qui s’installe. Et quand elles vont dans les ménages, souvent, c’est très difficile comme travail. Il y en a qui tombent sur des employeurs méchants qui les maltraitent, (pour) d’autres ce n’est pas le cas ».

Souvent, ces filles « se cachent et vont dans les foyers » afin de chercher à « travailler au noir. C’est-à-dire qu’elles n’ont pas de permis de travail », confie Zalikatou Diallo.

« Il arrive des moments où la police vient pour faire la rafle pour démanteler ces foyers là. Donc c’est dans ce cadre là qu’elles se sont sauvées. Elles essaient de fuir la police pour ne pas être mises aux arrêts parce qu’elles travaillent au noir. C’est une descente de la police qui vient les arrêter parce qu’elles travaillent illégalement », insiste la députée signifiant le contexte dans lequel cette vidéo a été enregistrée.

A la question de savoir ce qu’il est advenu des filles qu’on voit sur la vidéo, Aboubacar Cissé répond que l’ambassade ne les connait pas puisqu’elles ne se sont pas signalées à leur arrivée dans le pays.

Il nous a toutefois indiqué qu’au moment où nous l’appelions, il réglait le problème de certaines ressortissantes guinéennes sur le point d’être rapatriées.

Rothna Begum déclare ne pas savoir pourquoi les filles fuient. « Il est possible que cela soit une rafle et qu’elles essaient de s’échapper par le toit », dit-elle.

Elle ajoute qu’il est aussi possible que cela soit un bordel ou un logement pour des travailleurs sans papiers, soutenant que le bâtiment ressemble à un complexe de logements abritant des travailleurs migrants.

Toutefois, nous n’avons pas été en mesure d’identifier une des filles pour entrer en contact avec elles et recueillir leurs versions des faits.

Conditions de vie difficiles
Un internaute nous a fait parvenir le lundi 15 avril une autre vidéo où l’on voit une dizaine de filles présentées comme des Guinéennes lançant un appel de détresse en Soussou.

Elles ont pris le soin de cacher leur visage. Selon la traduction, celle qui parle dit : « Si l’autorité guinéenne ne nous aide pas nous sommes fichues. Nous savons que vous avez beaucoup à nous dire (reproches) mais nous vous supplions de leur dire (aux autorités) de nous aider, que chaque personne qui voit cette vidéo la partage. On n’est pas au complet ici (dans la chambre), il y a des malades parmi nous, d’autres ont quitté leurs enfants de 3 mois, de 6 mois et d’autre d’une année. D’autres ont beaucoup duré ici, mais comment retourner ? Comment allons-nous retourner ? Nous souffrons ».


Plusieurs médias ont souvent fait cas des mauvais traitements subis par migrantes africaines travaillant comme employées dans les pays du Golfe.

C’est ainsi qu’en 2017, le site guinéen Africa Guinée faisait état de Guinéennes « maltraitées et exploitées sexuellement » au Koweït.

En 2018, les Observateurs France 24 racontaient le calvaire d’une jeune Ivoirienne qui était « séquestrée et sujette à du chantage sexuel » au Koweït pendant plusieurs mois. Africanews avait aussi diffusé en 2016 un reportage sur la maltraitance dont étaient victimes des Zimbabwéennes dans ce pays du Golfe.

En octobre 2010 déjà, l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch attirait, dans un rapport, l’attention sur la situation des employées domestiques au Koweït.

Le document indiquait alors que « les employées domestiques migrantes ne bénéficient que d’une protection minimale contre les employeurs qui retiennent leurs salaires, les forcent à travailler de longues heures sans jour de congé, les privent de nourriture adéquate ou abusent d’elles physiquement ou sexuellement ».

Que disent les autorités guinéennes ?
Africa Check a contacté par téléphone le ministre guinéen des Affaires étrangères et des Guinéens de l’extérieur le mardi 16 avril.

Il nous a indiqué avoir été informé la veille de l’existence desdites vidéos et qu’il a saisi l’ambassadeur de la Guinée au Koweït pour lui demander un rapport officiel sur ce qu’il sait.

Il indique avoir également instruit le diplomate d’entrer en contact avec les autorités koweïtiennes pour faire le point sur la situation. Nos appels ultérieurs ainsi que nos messages de relance sont restés sans réponse.

Nous actualiserons cet article quand nous obtiendrons sa réaction.

Quant à l’ambassade de Guinée au Koweït, son chargé des services généraux a indiqué avoir appris des autorités koweïtiennes qu’il y avait 1050 Guinéennes établies dans le pays.

Aboubacar Cissé affirme que 500 d’entre elles ont été rapatriées sans préciser quand cela a-t-il été fait.

Il a par ailleurs indiqué que l’ambassade guinéenne a pu obtenir du gouvernement koweïtien une suspension de l’octroi de visa pour les Guinéennes qui veulent se rendre au Koweït.

La chancellerie a également décidé, selon lui, que ce sera elle qui va garder les passeports des filles venant travailler comme employées domestiques dans le pays et que ce sera par elle que transiteront leurs salaires.

Nous avons par ailleurs trouvé sur le site de l’ambassade de la Guinée au Koweït un communiqué déconseillant « les parents et maris de laisser leurs filles et femmes venir au Koweït pour travailler comme des domestiques ».

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