Vote crucial en Argentine pour légaliser l’avortement

L’Argentine deviendra-t-il le second pays latino-américain à autoriser l’avortement sans conditions ? Sous la pression de la rue, les députés doivent se prononcer, mercredi, sur un projet de loi. Retour sur un sujet resté longtemps tabou.
En octobre 2011, alors que Cristina Kirchner était triomphalement réélue à la présidence de l’Argentine, les responsables de la “Campagne pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit” pensaient que l’heure de la légalisation de l’avortement dans ce pays latino-américain de 43 millions d’habitants était venue. Comment une présidente, progressiste, qui avait fait adopter deux ans plus tôt le mariage homosexuel, pourrait-elle refuser ce droit aux femmes argentines pendant son deuxième et dernier mandat ?

Il a pourtant fallu attendre le 1er mars 2018 pour que son successeur, le conservateur Mauricio Macri, autorise un débat au Parlement et l’examen d’un projet de loi. À la surprise générale, le président argentin avait déclaré lors de l’ouverture de la session parlementaire : “Voilà trente-cinq ans qu’un débat très sensible est repoussé et qu’en tant que société, nous devons avoir : celui de l’avortement. Comme je l’ai dit plus d’une fois, je suis favorable à la vie. Mais je suis aussi favorable à des débats mûrs et responsables”. Un vieux tabou de la société argentine était tombé.

Des parlementaires divisés, tous partis confondus

Après sept tentatives en une décennie, le texte pour la légalisation de l’avortement est enfin soumis au vote des députés, mercredi 13 juin. Une majorité de 128 votants est nécessaire pour adopter une loi de libéralisation de l’IVG. Après l’Uruguay en 2012, l’Argentine pourrait ainsi être le deuxième pays latino-américain à autoriser l’avortement sans conditions.

Les enquêtes d’opinion montrent, elles, qu’une large majorité des Argentins estfavorable à la légalisation sans conditions de l’avortement. Début mars, un sondage réalisé par Management & Fit pour le quotidien Clarin donnait un chiffre de 57,7 % en faveur. Une étude de l’Université Tres de Febrero donnait un résultat encore plus favorable : 62 % en faveur de l’avortement légal et 20 % pour son interdiction.

Depuis le début du printemps, plusieurs manifestations rassemblant des milliers de femmes arborant un foulard vert défilaient avec un mot d’ordre, le même martelé lors des centaines de manifestations organisées depuis une dizaine d’années : “Éducation sexuelle pour décider, contraception pour ne pas avorter, avortement légalisé pour ne pas mourir”.

Le nombre très élevé d’avortements clandestins en Argentine est révélateur d’une kyrielle de problèmes de société : sous-éducation, pauvreté, système de santé publique défaillant, culture politique autoritaire. L’IVG y est interdite sauf en cas de viol ou de mise en danger de la vie de la mère, et surtout, elle doit être validée par un juge. En 2015, seules 500 IVG légales ont été pratiquées.

En cas de grossesses non désirées, deux scénarios se profilent pour faire pratiquer une IVG : clandestinité, culpabilisation et faiseuses d’anges pour les classes populaires ou clandestinité, culpabilisation et cliniques privées pour les plus aisées.

Le mouvement féministe avance le chiffre de 450 000 avortements clandestins réalisés chaque année. En 2005, une vaste étude du ministère de la Santé se basant sur le nombre de femmes hospitalisées pour des complications liées à un avortement était arrivée à cette estimation, contestée par les “pro-vida”.

L’avortement, une affaire de conscience

Conservateurs et progressistes expliquent que la prohibition de l’avortement en Argentine est avant tout une affaire de conscience. Les parlementaires au sein de chaque parti politique sont divisés et l’influence de l’Église catholique a été renforcée, en 2013, par l’élection d’un pape argentin, progressiste sur bien des thèmes mais certainement pas sur celui-ci.

Fortement catholique et conservatrice, la culture populaire argentine se sécularise peu à peu. Il faut se souvenir que ce n’est qu’en 1987 que le divorce civil a été autorisé. Pour certaines militantes engagées dans des réseaux d’aide aux femmes qui désirent avorter, le conservatisme du corps médical est aussi un obstacle majeur, celui-ci étant opposé à la dépénalisation de l’IVG par habitude, par conviction religieuse ou par appât du gain (un avortement clandestin coûte entre 500 et 5 000 euros).

Lors de ses deux mandats (2007-2015), l’ex-présidente Cristina Kirchner a maintes fois répété que la société n’était pas prête à débattre de la question de l’avortement et qu’elle était personnellement opposée à sa libéralisation.

Pour Victoria Tesoriero, sociologue et féministe, animatrice de la “Campagne pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit”, il est évident que ce cas de conscience masquait aussi un problème politique : “Cristina Kirchner n’avait pas de majorité suffisante pour faire voter une loi favorable à la légalisation de l’avortement, et elle ne pouvait pas se permettre une défaite parlementaire.”

En octobre 2017, invitée dans une émission de radio, Cristina Kirchner maintenait pourtant une explication intime. “En 1984, j’étais enceinte pour la deuxième fois et pendant le cinquième mois j’ai fait une fausse couche. C’était un garçon, pour moi ce fut un avortement tragique et brutal. J’étais très mal, il m’a fallu 5 ans pour tomber enceinte à nouveau.”

“Retarder le débat aurait eu un coût politique”

Pour Victoria Tesoriero, c’est la mobilisation des femmes qui a permis de remporter la bataille des idées, celle-ci ayant abouti à l’approbation d’un débat et d’un vote au Parlement. “C’est en faisant voter plusieurs lois en 2003, en 2006 et en 2009 en faveur de l’éducation sexuelle et contre les violences faites aux femmes que nous avons fait avancer notre lutte. Nous avons réussi à faire descendre dans la rue les jeunes générations et nous avons aussi bataillé dans les médias pour conquérir l’opinion publique.”

Le 8 mars 2018, un million de femmes argentines ont bruyamment manifesté en faveur du droit des femmes, notamment celui d’avorter. “Retarder le débat aurait eu un coût politique pour [le président] Mauricio Macri” note Victoria Tesoriero.

Les voix discordantes de quelques ténors de sa majorité telles la députée Elisa Carrio, pour qui un débat est “une offense aux croyants”, ou sa vice-présidente, Gabriela Michetti, n’ont visiblement pas suffi à décourager le président qui, pour sa réélection, aura besoin du vote des jeunes et des femmes.

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