Du FCFA À L’ÉCO, brève histoire d’une monnaie controversée (Par Chérif Salif Sy)

Créée en 1975, la Cédéao regroupe aujourd’hui quinze pays totalisant 300 millions d’habitants, dont 180 pour le seul Nigeria, poids lourd de la zone. Un projet de monnaie unique autour de ces quinze pays conduirait à la suppression de la domination française par l’intermédiaire du franc CFA. Analyse.

Un projet qui remonte loin

Le projet de création d’une zone monétaire unique de la communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) est un projet politique. Il participe de la vision d’une Afrique unie, dont l’esquisse a très tôt été tracée par les fondateurs de l’organisation de l’Unité Africaine.

C’est en 1983 que les chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté vont entreprendre de nombreuses initiatives dans le but de créer une zone monétaire unique en Afrique de l’Ouest. Ils manifestaient ainsi une ferme volonté de solutionner les problèmes de paiement qui minent la Cédéao et qui résultent de la divergence des zones monétaires dans la région (certains partagent le franc CFA d’autres non). Ainsi est prise la décision, le 1er juin 1983, de la création de la monnaie unique de la Cédéao à Conakry, en République de Guinée.

Après des années d’immobilisme, c’est seulement en 1999, à Lomé, au Togo, au vingt deuxième sommet de la Conférence des Chefs d’état et de gouvernement de la Cédéao, qu’une stratégie dite « approche accélérée de l’intégration », est formulée. Cette stratégie vise la construction rapide d’une zone monétaire unique en Afrique de l’Ouest sur une base plus large. Ce « fast track » visait à faire converger d’abord les pays non-CFA vers une monnaie unique, ensuite de fondre le FCFA et cette nouvelle monnaie. Elle a été abandonnée en 2014 parce qu’elle prenait trop de temps.

Le 24 octobre 2017, lors d’un sommet à Niamey, le président nigérien Mahamadou Issoufou suggère la mise en « circulation à partir de 2020 » d’une monnaie unique au sein des pays de la Cédéao « qui sont techniquement prêts », suivant le modèle européen avec l’euro. « L’adhésion » des autres États pourrait se faire « au fur et à mesure », a-t-il dit. Une proposition reprise dans le communiqué final.

Selon Marcel De Souza, président de la Commission de la Cédéao, « la feuille de route n’a pas été mise en œuvre vigoureusement. De 2012 à 2016, aucun de nos pays n’a pu respecter de manière continue les critères » du programme de convergence macroéconomique. « L’harmonisation des politiques monétaires » entre les huit monnaies de la Cédéao, qui devait précéder la monnaie unique n’est pas faite et l’institut monétaire, prélude à une Banque centrale commune, n’a pas vu le jour, a-t-il tenu à clarifier.

Finalement, c’est le sommet des chefs d’Etats du samedi 29 juin 2019, à Abuja, au Nigeria, qui décide de l’adoption définitive du nom de la future monnaie commune à la communauté économique, l’éco, un nom préféré à ceux d’Afri et de Kola qui avaient pourtant la faveur du public, appelé à se prononcer. En revanche, le symbole et l’iconographie qui apparaîtront sur les billets ne font pas encore consensus. L’entrée en vigueur de la monnaie est en théorie prévue pour 2020.

L’éco arrive

Le taux de change de l’éco sera flexible. La monnaie évoluera en fonction d’un panier de devises, ce qui signifie que le taux de change changera au gré des marchés, comme l’euro ou le dollar. Autre point commun avec la monnaie unique européenne, la politique monétaire serait centrée sur la maîtrise de l’inflation. La future banque centrale sera fédérale, ce qui permettra à chaque pays d’y avoir voix au chapitre.

Ces décisions ont sans doute pesé dans la balance, au point d’emporter l’adhésion du Nigéria, sceptique jusque-là. Il reste aux chefs d’Etat de convaincre qu’ils sont capables de prendre le problème de la convergence à bras le corps et d’agir rapidement. Pour beaucoup, le lancement de l’éco, prévu en 2020, apparaît comme trop optimiste.

L’objectif de cette analyse n’est pas de discuter de considérations de techniques monétaires. Cela se fait déjà et sera poursuivi par par les techniciens en charge de ce sujet ainsi que des critiques. Il s’agit, étant donné le rôle et la place du franc CFA utilisé par la moitié des Etats de la Cédéao, de retracer brièvement d’histoire de cette monnaie dont le lancement de l’éco entraînera de facto, la fin.

Petits rappels sur le franc CFA

Née pendant la période coloniale, et toujours placée sous la tutelle du ministère français des Finances, la zone CFA impose l’obligation pour les pays africains, de déposer la moitié de leurs réserves de change auprès du Trésor français, et la présence de responsables français dans les instances de leurs banques centrales. Le franc CFA est arrimé à l’euro selon une parité fixe garantie par la France, ancien colonisateur de la région. Avec la création de l’éco, son abandon est vu comme un pari risqué par nombre d’analystes, mais serait un symbole politique fort.

Le FCFA a cours dans les pays suivant de l’Afrique de l’Ouest : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo. La Zone franc est une réalité antérieure, à l’expression « Zone franc » qui apparaît pour la première fois en 1939 lorsque les décrets du 28 août, et des 1er et 9 septembre 1939, institue un strict contrôle des changes entre la France et ses colonies d’une part, et le reste du monde d’autre part. Il s’agissait ni plus ni moins de se protéger des déséquilibres structurels en économie de guerre.

Le franc CFA, « franc des Colonies Françaises d’Afrique » naît le 26 décembre 1945. Il devient le « franc de la Communauté Française d’Afrique » en 1958. Après les indépendances, il change encore de nom pour s’appeler « franc de la Communauté Financière d’Afrique » en Afrique de l’Ouest et « franc de la Coopération Financière en Afrique centrale » sur le territoire de la CEMAC.Publicité

L’accession des anciennes colonies françaises à l’indépendance est rapidement suivie de la signature d’accords bilatéraux de coopération monétaire entre la France et ses anciennes colonies. Ces dernières demeurent néanmoins libres d’émettre leur propre monnaie selon le texte. C’est la voie que choisissent le Mali de 1962 à 1984 et Madagascar en 1973. En Afrique de l’Ouest, le processus s’accompagne de la création d’une union monétaire, l’Union monétaire des Etats de l’Afrique de l’Ouest (UMOA) et de la signature concomitante des accords de coopération monétaire du 12 mai 1962 entre la France et les Etats de l’UMOA (à cette époque : Côte d’Ivoire, Dahomey (devenu Bénin), Haute-Volta (devenu Burkina Faso), Mauritanie, Niger, Sénégal), dits « accords de Matignon ».

Un ancrage institutionnel

Trois accords de coopération monétaire définissent l’esprit et les principes de la Zone franc dans les années 1970 :

accord de coopération entre la République française et les Républiques membres de l’UMOA du 4 décembre 1973 ;
convention de coopération monétaire entre les Etats membres de la BEAC et la République française du 23 novembre 1972 ;
accord de coopération monétaire entre la République française et la République fédérale islamique des Comores du 23 novembre 1979.
Pour les officiels, France et gouvernements, la révision des accords signés au moment des indépendances procède essentiellement d’un souhait des Etats africains de la Zone franc d’accroître leurs responsabilités dans le domaine économique et financier. Ce souhait se traduisant notamment par :

une réforme de la gouvernance des instituts d’émission ;
une « africanisation » du personnel et la mise en œuvre d’une politique de formation et de promotion des futurs cadres des instituts d’émission ;
le transfert des sièges des deux banques centrales (alors à Paris) en Afrique : à Yaoundé au Cameroun en 1977 pour la BEAC, et à Dakar au Sénégal en 1978 pour la BCEAO.
Le processus de formalisation et de renforcement des unions monétaires sous-régionales qui ont accompagné la signature d’accords de coopération monétaire rénovés avec la France, a contribué à construire l’architecture actuelle de la Zone franc.

En Afrique de l’Ouest, le Traité constitutif de l’UMOA, signé le 14 novembre 1973, renforce l’union monétaire établie en 1962. En Afrique centrale, les Etats de la Zone franc décident de constituer une union monétaire et signent un traité commun à Brazzaville, le 22 novembre 1972. Ce traité constitue l’acte de naissance de la BEAC. Il rassemble alors le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, le Gabon et le Tchad.

Quatre principes fondamentaux constituent la charpente de la gouvernance du FCFA :

La garantie de convertibilité illimitée accordée par le Trésor français aux deux francs CFA et au franc comorien ;
La parité fixe avec le franc français puis l’euro ;
La libre transférabilité ;
La centralisation des réserves.
La mise en œuvre de ces principes se traduit par l’existence de « comptes d’opérations », sur lesquels les banques centrales africaines déposent une partie de leurs réserves de change (50 % aujourd’hui). Trois comptes d’opérations sont ouverts dans les livres du Trésor français, au nom de chaque banque centrale africaine. La garantie de convertibilité est amenée à jouer lorsque ces comptes deviennent débiteurs.

Plusieurs mesures préventives, prévues dans les conventions de compte d’opérations, doivent permettre d’éviter que ne se produise une telle situation. Les comptes d’opérations sont rémunérés (malgré certaines infirmations), et les avoirs extérieurs conventionnellement déposés sur ces comptes bénéficient d’une garantie de non dépréciation de l’euro par rapport au DTS (Droit de Tirage Spécial, panier de monnaie utilisé par le FMI), afin de garantir leur valeur.

Un projet politique

Il faut à la vérité de dire que les Africains opposés au FCFA et à sa gouvernance ne sont pas restés les bras croisés. Par leurs écrits, leurs ouvrages et les manifestations continuelles, ils ont bien pesé sur toutes ces décisions d’africanisation de l’institution. Pour huit des quinze pays concernés, l’éco remplacerait donc le franc CFA. Quel sera le plan de « divorce » avec la France, pays souvent décrié par le Nigéria ?

Il ne fait pas de doute que tourner la page d’un franc CFA aux accents coloniaux a une portée symbolique forte et serait la concrétisation d’un vieux rêve pour les militants anti-CFA et les panafricanistes. Mais ce choix, soumis aux dirigeants ouest-africains, paraît précipité et aurait des conséquences incertaines, qui pèseront pendant des décennies. Seul l’avenir nous le dira.

Dès le début des années 1960 les chefs d’Etat eux-mêmes ont commencé à sentir un profond malaise avec la gouvernance du FCFA. Ainsi, en 1966, Amani Diori, président du Niger est mandaté par ses collègues pour commanditer une étude sur la monnaie. C’est Samir Amin qui fut choisi pour ce travail. Son mandat était de « proposer une réforme adaptative du FCFA ». De même, Léopold Sédar Senghor dans Jeune Afrique du 7 juillet 1977 disait dans un article intitulé : « la monnaie CFA : une longue histoire entre Maître et Esclave », je le cite, « aujourd’hui on est colonisé et on ment au Peuple en disant qu’on est libre ». Abdou Diouf qui avec les autres chefs d’État de la CEAO, a signé la déclaration pour la création de la monnaie ouest-africaine, se contentera de dire « comme tous ces gens, je suis opposé à la gouvernance de la monnaie par le trésor français » ! Si l’avenir économique de l’éco reste incertain, sa motivation politique est là pour durer.

Chérif Salif Sy est directeur général du Cabinet Chérif Salif SY/International Consulting Services (C2S/ICS) et directeur du Forum du Tiers-monde (FTM)

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