LUTTE CONTRE LA VENTE ILLICITE DES MEDICAMENTS AU SENEGAL : Le laxisme de l’Etat pointé du doigt

Lutter contre la vente des médicaments illicites devient un véritable casse-tête pour les pharmaciens. Ces derniers s’indignent de la frilosité de l’Etat à faire appliquer la loi pour mettre fin à ce trafic.

La circulation et la vente des faux médicaments demeurent une réalité, au Sénégal. Toutes les régions sont touchées par cette activité criminelle, mais celle de Diourbel, avec la ville de Touba, constitue la plaque tournante. Conscient de la gravité de la situation, le Comité national de lutte contre ce trafic, mis en place par l’Etat, a organisé, hier, un forum sur la vente illicite des faux médicaments. Le but est de réduire la mortalité et la morbidité dues à la consommation des médicaments de la rue.

Selon le président de l’Ordre des pharmaciens du Sénégal, Docteur Amath Niang, le pharmacien est investi d’une mission de santé publique. ‘’Cette profession est assujettie à une réglementation et c’est là où se trouve le problème. Aujourd’hui, on ne devrait même pas être dans un processus de sensibilisation. Il suffit d’appliquer la loi. Parce que ne peut être autorisé à gérer le médicament que le pharmacien. C’est un problème de rigueur juridique. Il faut que l’autorité politique, l’Etat, soit en phase par rapport à ses obligations. On ne peut pas jouer avec la santé des populations. Le médicament n’est pas un produit banal, c’est une substance active qui agit sur l’organisme’’, déplore Dr Niang.

Pour lui, il est hors de question qu’on laisse des gens manipuler des médicaments comme ils veulent, pensant que c’est un acte banal, au prix de la santé des populations. ‘’On n’est pas là pour sensibiliser un Etat, parce que c’est lui-même qui nous a confié cette mission de veiller sur l’exercice de la profession. Si les gens se mettent à exercer de manière illégale, c’est à lui de sévir. Les gens qui consomment ces médicaments ne se rendent pas compte à quel point ils sont exposés’’, se désole le pharmacien.

Grâce présidentielle à Amadou Woury Diallo

S’agissant de la grâce présidentielle accordée, en avril 2019, à Amadou Woury Diallo, un commerçant guinéen condamné à 5 ans de prison pour trafic de faux médicaments, le président de l’ordre souligne que cet acte ne se reproduira pas. ‘’Nous avons très longuement discuté avec le président Macky Sall qui a reconnu les faits. Je pense qu’il a été un peu abusé quelque part. Cela arrive. Mais ce sont des choses qui ne vont plus se reproduire. Le gars n’était pas éligible. Nous en avons discuté. Maintenant, nous attendons la mise en œuvre des engagements pris par l’Etat’’.

A son avis, le problème du médicament est devenu une préoccupation internationale, ce n’est plus une affaire du Sénégal. Donc, l’Etat se trouve dans la contrainte de s’aligner. ‘’Il ne doit pas y avoir de dépôt à Touba. Les textes sont clairs. Un dépôt de pharmacie ne peut pas cohabiter avec une officine légalement autorisée. Ce n’est pas possible. Ce qui se passe à Touba, c’est au vu et su de tout le monde. Du point de vue du développement de certaines maladies chroniques, des maladies d’iatrogènes, les populations de Touba sont les plus exposées’’, fait-t-il savoir.

Le responsable des relations extérieures du Comité national de lutte contre les faux médicaments, Mayine Ndiaye, de renchérir que les vendeurs de drogue se sont reconvertis en vendeurs de médicaments. ‘’Il faudrait corser la peine. Parce que, pour la drogue, la peine est de 15 à 20 ans, alors que les médicaments, c’est juste 3 à 5 ans. Si les peines sont lourdes, les trafiquants seraient dans l’obligation d’abandonner’’, plaide M. Ndiaye.

3 QUESTIONS A

DOCTEUR MOUHAMED DAKHA BA, NEPHROLOGUE, CHEF DE SERVICE A MAWLATOUL FAWZEYNI

‘’Parmi les causes d’insuffisance rénale, il y a cette notion d’utilisation abusive des médicaments illicites’’

Est-ce que la consommation des médicaments illicites a un lien avec les maladies rénales ?

Touba est une ville spéciale. Les dépôts comparés aux officines, c’est pratiquement dix fois, parce qu’il y a 410 dépôts contre 41 officines à Touba. C’est une ville un tout petit peu disparate où le marché des médicaments de la rue est monnaie courante. Les points les plus saillants, c’est le marché Occass et les artères des structures hospitalières. C’est un peu difficile de faire la corrélation avec la prise de ces médicaments qui sont dans les marchés illicites et la survenue d’une atteinte rénale. Parce que le problème majeur, tous les malades qui viennent en urgence, dans leur dossier ou historique dans l’antécédent, il n’y a pas de motion de prise de médicaments notifiée illicite. Les malades n’avouent pas qu’ils ont pris ces médicaments. Mais il y a une pratique à Touba, le fait de soigner de manière ancestrale ou empirique une asthénie physique, ils utilisent ce que l’on appelle la théramicine et la boisson gazeuse. L’effet, c’est que le malade vient dans un état de diarrhée profuse. Quand on dit diarrhée, le malade se vide d’eau et, dans cas, il peut avoir une atteinte rénale.

Donc, le plus souvent, ce sont ces genres de malades qu’on reçoit aux urgences. C’est pourquoi, même dans nos consultations en néphrologie, 99 % des patients ont eu à s’approvisionner dans les dépôts.

Donc, il n’y a pas de preuves concrètes ?

J’ai remarqué que parmi les causes d’insuffisance rénale, il y a cette notion d’utilisation abusive des médicaments auprès des dépôts. Cela pour des raisons diverses. Parce que c’est des médicaments accessibles, les médicaments sont délivrés sans ordonnance. La population de Touba, contrairement à ce qu’on pense, les 60 % sont pauvres. Donc, ils font un système de bon, par exemple, un médicament qui coûte 20 000 F, aujourd’hui, tu peux me donner 500 F, ainsi de suite, le temps que tu puisses payer la dette. Ce qui fait que c’est un commerce accessible. Le malade ne peut pas faire le distinguo entre un dépôt et une pharmacie légale, parce qu’ils ont les enseignes, l’étalage, tout d’une pharmacie normale.

Est-ce que les populations sont perceptibles à cette sensibilisation ?

Depuis cinq ans, cela a évolué. Ce n’était pas le cas avant. Un jour, quand je faisais une émission à Sud Fm, un dépositaire m’a appelé pour me dire que je viens d’arriver à Touba, si je veux y rester, de laisser les dépôts tranquilles. C’est une intimidation qui ne dit pas son nom. Cela pose problème. Mais aujourd’hui, les malades commencent à être conscients de ce problème-là.

De mon côté, systématiquement, un malade qui vient en consultation, j’exige l’ordonnance et les médicaments. Si ce sont des médicaments de dépôt, je les jette à la poubelle. Donc, de fil en aiguille, de bouche à oreille, ils disent que ce médecin soigne avec les médicaments de l’officine. Chaque mardi, on fait une descente dans les quartiers ; on a eu à en sillonner 350.

Nous avons fait une cinquantaine d’émissions-radio pour sensibiliser sur la progression de la maladie rénale chronique. Actuellement, on a 162 malades inscrits sur la liste d’attente, 28 dialysés chroniques. On a plus de 800 malades qui viennent en consultation pour maladies rénales. Cela ne veut pas dire que ces 800 malades sont en attente d’être dialysés, parce qu’il y a différents stades de la maladie rénale.

Directactu

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.