Sommet sur la pédophilie au Vatican : « L’Église vit un tournant historique »

Le Vatican réunit, à partir de jeudi, des évêques du monde entier pour une grande conférence inédite consacrée aux moyens de lutter contre les abus sexuels. Un tournant historique pour l’institution en proie aux critiques.

« Cette réunion est tellement inédite qu’elle n’a pas de nom », assure à France 24 Christine Pedotti, intellectuelle et catholique de gauche à la tête de la rédaction de l’hebdomadaire Témoignage chrétien. Le rassemblement voulu par le pape doit réunir, du 21 au 23 février, au Vatican, tous les présidents des épiscopats mondiaux pour apporter des réponses aux affaires de pédophilie dans l’Église.

La rencontre est organisée alors que l’institution est éclaboussée de toutes parts par les scandales sexuels. Lundi, la justice française a, en outre, autorisé la sortie du film « Grâce à Dieu » du réalisateur François Ozon sur d’anciens scouts qui accusent le père Preynat d’agressions sexuelles. Le même jour, une deuxième plainte pour attouchements sexuels a été déposée contre l’ambassadeur du Vatican en France.

« Il s’agit d’une opération de communication interne pour dire à tous les responsables de l’Église que le Vatican ne peut plus tolérer ces affaires, mais aussi de communication externe visant à montrer à tous que l’Église prend le problème à bras le corps », explique la journaliste.

Au-delà de l’opération de communication de crise, les victimes attendent de l’Église des mesures concrètes. En haut de la liste des doléances, les associations engagées dans la lutte contre les abus sexuels réclament notamment le renvoi immédiat des agresseurs et de leurs protecteurs, une définition claire de l’agression sexuelle sur mineur, la fin du secret en inscrivant les noms des coupables sur « un registre public » précisant la nature du crime et la peine. Autres requêtes, la création d’ »une commission vérité indépendante au Vatican », rendant publiques des archives de l’Église, dont celles du Saint-Siège, et l’obligation de transmettre les dossiers à la justice civile pour des enquêtes indépendantes.

Le pape François semble bien décidé à faire bouger les choses. La preuve en est que, pour la première fois dans la longue histoire de l’Église catholique, un cardinal a été rendu à la vie laïque pour des motifs d’abus sexuels. Un communiqué du Vatican, publié le 16 février, indique avoir pris la décision historique de défroquer l’ex-cardinal de Washington Theodore McCarrick, accusé d’attouchement sur un adolescent. « C’est une décision extraordinaire, estime Christine Pedotti, en recherchant dans l’histoire de l’Église, je n’en ai jamais vu de pareille. »

« Certains minimisent ou nient les faits »

Si le Saint-Père semble déterminé à faire évoluer l’Église, tous les cardinaux et évêques n’affichent pas la même opiniâtreté. « À l’origine, le pape François a convoqué cette réunion pour faire changer les choses, mais en cours de route, il s’est rendu compte que beaucoup d’évêques n’ont jamais rencontré de victimes d’abus sexuels, assure à France 24 Gino Hoel, rédacteur au site Golias-news.fr. Certains d’entre eux, notamment en Afrique et en Amérique latine, minimisent voire nient les affaires de pédophilie ‘qui n’existent qu’en Occident’. Ils font d’ailleurs parfois l’amalgame entre pédophilie, abus sexuels et homosexualité. Et certains fidèles sont sur la même longueur d’onde, poursuit-il. Dans ce contexte, il n’est pas facile de faire bouger les choses. »

Les associations de défense des victimes d’abus sexuels demandent également que la question du célibat des prêtres soit mise sur la table. Elle devrait être évoquée. Là aussi, « c’est une première, indique Christine Pedotti, car le sujet n’a jamais été à l’ordre du jour au Vatican. Mais je ne pense pas qu’il en sorte quelque chose car il ne s’agit pas directement du sujet de la pédophilie. Mais le pape entend bien faire bouger les lignes sur ce dossier dans les mois qui viennent. »

Sur le reste, les observateurs de l’Église pensent que le sommet « débouchera sur une ou deux mesures, tout au plus, estime Christine Pedotti. Comme présenter le coupable à la justice ou accélérer les procédures du Vatican, ce qui sera considéré comme un énorme changement au sein de l’Église, mais comme la moindre des choses vu de l’extérieur. »

L’avenir de l’Église entre les mains des cardinaux

En attendant ces changements, il y a urgence à agir. « Il y a aujourd’hui dans l’Église une rupture de la confiance, regrette Gino Hoel. Je ne connais plus de parents qui confient leur enfant à une institution religieuse ou l’inscrivent au cours de catéchisme sans arrière-pensée. L’Église est en train de s’effondrer sous nos yeux médusés, conséquence d’une incapacité à se remettre en cause depuis des décennies. »

Sur le terrain, la situation n’est pas plus simple pour les prélats. « Tous mes copains prêtres sont accablés par ces scandales en série. Le regard de la société civile et le climat de suspicion sont extrêmement pesants. Pour eux non plus, la situation n’est pas tenable. »

Une chose est sûre, l’Église est à un tournant de son histoire. « Je ne sais si ce que l’on vit est plus ou moins important que la réforme protestante, mais on est dans quelque chose de cet ordre-là », poursuit la directrice de la revue Témoignage chrétien.

Les annonces du Vatican, – s’il y en a – pourraient être connues dès le 23 février, jour de clôture du sommet. « L’avenir de l’Église dépend de la bonne volonté des évêques et cardinaux, croit savoir Gino Hoel. Si ce sommet accouche d’une souris, de nombreux fidèles risquent de tourner le dos à l’Église. »

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